Le test RICHARD MATHESON
Le test RICHARD MATHESON
Il n'est plus un amateur en France, aujourd'hui, pour ignorer le nom de Matheson, et les lecteurs de « Fiction » moins encore que n'importe qui1 . Mais alors qu'il s'est surtout révélé jusqu'à présent comme un maître de la terreur psychologique, le récit d'un réalisme poignant que vous allez lire vous fera découvrir une nouvelle phase de son talent.
Matheson est un écrivain « désagréable », au sens de Bernard Show. Il s'attaque à des problèmes que l'on préfère généralement laisser de côté, sans trop y insister. Comme par exemple le fait qu'une croissance illimitée de la population de la Terre risque de causer des ennuis graves. De nombreux savants : William Vogt, Fairfield Orborne, C. G. Darwin, ont attiré l'attention sur ce péril. D'autres savants aussi éminents croient, il est vrai, que le progrès de la science arrivera toujours à éliminer la famine.
Matheson n'est pas de leur avis, et il nous montre la cruelle société de l'avenir, où les vieillards qui ne peuvent passer certains tests sont éliminés sans pitié.
La veille du test, Leslie aida son père à étudier dans la salle à manger. En haut, Jim et Tommy dormaient déjà, tandis que, dans le living-room, Terry cousait, le visage impassible, enfonçant et tirant l'aiguille d'un mouvement vif et cadencé.
Tom Parker était assis le buste droit sur sa chaise, ses mains décharnées aux veines saillantes jointes sur la table, ses yeux bleu pâle rivés sur les lèvres de son fils comme si cela dût lui permettre de mieux comprendre.
Il avait quatre-vingts ans et en était à son quatrième test.
— « Voyons, » dit Leslie, jetant un coup d'œil sur le modèle de test que le Docteur Trask leur avait procuré. « Répète les séries de nombres suivantes. »
— « Séries de nombres, » murmura Tom, cherchant à assimiler les mots à mesure qu'il les entendait prononcer. Mais les mots ne se laissaient plus assimiler rapidement ; ils semblaient s'attarder sur les tissus de son cerveau, tels des insectes sur un carnivore indolent. Il les répéta mentalement : série de… série de nombres. Là ! ça y était. Il regarda son fils et attendit.
— « Alors ? » dit-il avec impatience après un moment de silence.
— « Papa, je t'ai déjà donné la première, » lui dit Leslie.
— « Euh…» Son père fit un effort pour trouver les mots propres. « Veux-tu me dire la… la… Sois assez gentil pour…»
Leslie soupira avec lassitude. « Huit, cinq, onze, six, » dit-il.
Les lèvres desséchées remuèrent ; le cerveau de Tom se mit à fonctionner comme une mécanique rouillée.
— « Huit… cinq…» Ses paupières se fermèrent et se rouvrirent lentement sur ses yeux pâles. « Onzesix, » finit-il d'une seule haleine avant de se redresser avec fierté.
Oui, c'est bien, pensa-t-il… très bien. Demain, on ne le posséderait pas comme ça ; il échapperait à leur loi criminelle. Il serra les lèvres et pressa fermement ses mains l'une contre l'autre sur le dessus de table blanc.
— « Comment ? » demanda-t-il, ramenant ses yeux sur Leslie qui avait repris la parole. « Plus fort, » dit-il d'un ton irrité. « Parle plus fort. »
— « Je viens de te donner une autre série, » dit Leslie avec calme. « Tiens, je la relis. »
Tom se pencha légèrement en avant, l'oreille tendue.
— « Neuf, deux, dix-huit, sept, trois, » dit Leslie.
Tom s'éclaircit la gorge avec effort. « Parle plus lentement, » dit-il à son fils. Il n'avait pas bien compris cette fois-ci. Comment pouvait-on penser que quelqu'un retienne une suite de nombres d'une longueur si ridicule ?
— « Comment, comment ? » demanda-t-il en colère tandis que Leslie relisait les nombres.
— « Papa, l'examinateur lira les questions plus vite que moi en ce moment. Tu…»
— « Je le sais parfaitement, » coupa Tom d'un ton cassant. « Parfaitement. Permets-moi de te rappeler cependant… que tu ne me fais pas… passer un test. Tu me fais étudier ; c'est une révision. Une révision, un point c'est tout. C'est stupide de me bousculer ainsi. Stupide. Il faut que je prépare ce… ce test, » acheva-t-il, irrité contre son fils et énervé de voir fuir devant lui les mots qu'il cherchait.
Leslie haussa les épaules et reporta son regard sur le test.
— « Neuf, deux, dix-huit, sept, trois, » lut-il lentement.
— « Neuf, deux, huit, sept…»
— « Dix-huit, sept, Papa. »
— « C'est ce que j'ai dit. »
— « Tu as dit huit, papa. »
— « Crois-tu par hasard que je ne sais plus ce que je dis ? »
Leslie ferma les yeux un moment.
— « C'est bon, Papa, » fit-il.
— « Alors, est-ce que tu les relis, oui ou non ? » questionna Tom avec aigreur.
Leslie relut les nombres, puis, tout en écoutant son père les répéter non sans mal, il tourna la tête vers le living-room.
Terry était assise, les traits figés, et continuait de coudre. Elle avait éteint le poste de radio et Leslie savait que, de là-bas, elle pouvait entendre le vieillard énoncer avec hésitation les suites de nombres.
D'accord, s'entendit-il penser comme s'il parlait à sa femme. D'accord, je sais qu'il est vieux et qu'il n'est plus bon à rien. Mais est-ce que tu veux que je le lui dise en face et que je lui plonge ainsi un poignard dans la poitrine ? Tu sais comme moi qu'il échouera à son test. Pardonne-moi au moins cette brève hypocrisie. Demain, la sentence sera prononcée. Ne me demande pas de la prononcer ce soir et de briser le cœur du pauvre vieux.
— « C'est bien ça, je crois, » entendit-il son père dire d'une voix digne. Il fixa de nouveau les yeux sur le visage maigre, sillonné de rides.
— « Oui, c'est ça, » s'empressa-t-il d'approuver.
Il eut l'impression d'avoir commis une trahison en voyant un léger sourire trembler sur les lèvres de son père. C'est de l'abus de confiance, pensa-t-il.
— « Passons à autre chose, » dit son père.
Leslie regarda vivement sa feuille. Qu'est-ce que je pourrais lui demander de facile ? s'interrogea-t-il, se méprisant secrètement de nourrir une telle pensée.
— « Allons, dépêchons-nous, Leslie, » dit son père d'une voix contenue. « Nous n'avons pas de temps à perdre. »
Tom regarda son fils feuilleter ses papiers et serra les poings. Demain, sa vie serait en jeu et son fils se contentait de compulser distraitement le test comme si rien d'important n'allait se passer d'ici vingt-quatre heures.
— « Allons, allons, » dit-il d'un ton bourru.
Leslie prit un crayon auquel était attachée une ficelle, traça un cercle d'un peu plus d'un centimètre de diamètre sur une feuille de papier blanc et tendit le crayon à son père.
— « Tu dois tenir la pointe du crayon suspendue au-dessus du cercle pendant trois minutes, » dit-il avec la crainte soudaine d'avoir choisi justement l'épreuve qu'il aurait dû éviter. Il avait vu les mains de son père trembler en mangeant ou tripoter gauchement les boutons et les fermetures métalliques de ses vêtements.
Avalant sa salive nerveusement, Leslie tira son chronomètre, le fit démarrer et fit un signe de tête à son père.
Tom prit une longue inspiration, se pencha sur le papier et s'efforça de maintenir au-dessus du cercle le crayon qui oscillait doucement. Leslie le vit prendre appui sur son coude, ce qui ne lui serait pas permis lors du test, mais il s'abstint de lui en faire la remarque.
Il restait immobile, sans quitter son père des yeux. Le visage du vieillard perdait le peu de couleurs qu'il avait eues jusque-là et Leslie distinguait nettement sous la peau de ses joues les minuscules lignes rouges des vaisseaux sanguins brisés. Il regarda la peau desséchée, parcheminée, jaunâtre et semée de taches brunes. Quatre-vingts ans, pensa-t-il… Quel effet cela fait-il d'avoir quatre-vingts ans ?
Il tourna une nouvelle fois la tête en direction de Terry. Celle-ci leva les yeux et leurs regards se croisèrent, mais ni l'un ni l'autre ne sourit ni ne fit aucun signe. Terry se remit à coudre.
— « Je crois que ça fait trois minutes, » dit le vieux Tom d'une voix tendue.
Leslie consulta son chronomètre.
— « Une minute et demie, Papa, » dit-il, se demandant s'il avait bien fait de mentir une fois de plus.
— « Eh bien, garde les yeux sur ta montre alors, » dit son père d'un ton troublé, tandis que le crayon passait nettement en dehors du cercle. « C'est un test, n'est-ce pas ? Et non un… un… un amusement. »
Leslie regardait sans ciller la pointe instable du crayon. Il se rendait parfaitement compte de la vanité de cette comédie et songeait avec amertume qu'aucun effort de leur part ne pourrait sauver la vie de son père.
Encore heureux, se disait-il, que les examinateurs ne fussent pas les fils et les filles qui avaient voté la loi. Ainsi, il n'aurait pas à appliquer le timbre en lettres noires « INAPTE » sur le dossier de son père et, par là, à prononcer sa condamnation.
Le crayon franchit de nouveau la limite du cercle pour revenir à l'intérieur lorsque Tom eut déplacé imperceptiblement son bras sur la table, geste qui lui vaudrait une disqualification immédiate dans cette épreuve.
— « Cette montre ne marche pas ! » dit Tom, éclatant soudain de fureur.
Leslie retint son souffle et regarda sa montre. Deux minutes et demie.
— « Trois minutes, » annonça-t-il, appuyant sur le bouton d'arrêt.
Tom reposa bruyamment le crayon sur la table.
— « Voilà ! » dit-il avec irritation. « Épreuve stupide en tout cas. » Une note de tristesse passa dans sa voix. « Ça ne prouve rien. Pas la moindre chose. »
— « Tu veux résoudre des questions d'argent, Papa ? »
— « Est-ce que ce sont les questions suivantes du test ? » demanda Tom, jetant un coup d'œil soupçonneux sur le papier pour s'en assurer par lui-même.
— « Oui, » mentit Leslie qui savait que la vue de son père était très faible, bien que le vieillard se fût toujours refusé à admettre qu'il avait besoin de verres. « Oh ! attends une seconde, il y en a une avant celles-là, » ajouta-t-il, pensant qu'elle serait plus facile pour son père, « On vous demande de lire l'heure. »
— « Question idiote, » marmonna Tom. « Qu'est-ce qu'ils…»
Il étendit la main au-dessus de la table d'un air courroucé, se saisit de la montre et en observa le cadran.
— « Dix heures quinze, » fit-il avec dédain.
Avant d'avoir eu le temps de réfléchir, Leslie s'était écrié : « Mais non ! Il est onze heures quinze, Papa ! »
Cette révélation fit à son père l'effet d'un gifle. Quand il se ressaisit, il prit de nouveau la montre et la regarda, les lèvres agitées d'un fin tremblement. Leslie eut l'horrible pressentiment que le vieux allait soutenir qu'il était réellement dix heures quinze.
— « Eh bien, c'est ce que je voulais dire, » fit Tom avec brusquerie. « Ma langue a fourché. Évidemment qu'il est onze heures un quart, le premier imbécile venu peut le constater. Onze heures quinze. Cette montre ne vaut rien. Chiffres trop rapprochés. Bonne à jeter. Tiens…»
Tom plongea la main dans la poche de son gilet et en tira sa propre montre en or. « Ça, c'est une montre, » dit-il avec fierté, « Elle donne l'heure exacte depuis… soixante ans ! Voilà ce que j'appelle une montre. Pas comme celle-là. »
Il lança le chronomètre de Leslie sur la table d'un air dédaigneux. Le chronomètre se retourna en tombant et le verre se cassa.
— « Regarde-moi ça, » dit vivement Tom pour couvrir sa confusion. « Une montre qui ne peut même pas supporter…»
Il évita le regard de Leslie en reportant le sien sur sa propre montre. Ses lèvres se contractèrent quand il ouvrit le boîtier pour examiner la photographie de Mary. Mary à trente ans, avec son visage angélique et ses boucles dorées.
Dieu merci ! pensa-t-il, elle n'avait pas à subir ces tests. Cette chose au moins lui était épargnée. Tom n'aurait jamais cru qu'il pourrait en arriver à considérer un jour comme heureuse la mort accidentelle de Mary à cinquante-sept ans, mais celle-ci était survenue avant l'introduction des tests.
Il referma la montre et la remit dans sa poche.
— « Laisse-moi la tienne, » dit-il d'un ton revêche. « Demain, je m'occuperai de te faire mettre un bon… euh… un bon verre. ».
— « Mais non, ça ne fait rien, Papa. Ce n'est qu'une vieille montre. »
— « Mais si. Justement. Laisse-la-moi et je te ferai mettre un… un verre comme il faut. Un verre qui ne cassera pas. Laisse-la-moi. »
Tom répondit alors aux questions portant sur des sommes d'argent, telles que : Combien de quarters dans cinq dollars ? ou : Si je vous prends trente-six cents sur votre dollar, combien vous reste-t-il ?
C'étaient des questions écrites et Leslie attendait, chronomètre en main. La maison était silencieuse et il y faisait bon. Tout semblait normal et dans l'ordre tandis qu'ils étaient là assis tous deux et que Terry cousait dans le living-room.
Mais c'est cela qui était horrible.
La vie poursuivait son cours habituel. Personne ne parlait de mourir. Le gouvernement adressait aux vieillards des convocations aux tests et ceux qui échouaient étaient invités à se présenter au Centre médical officiel pour y subir l'injection réglementaire. La loi fonctionnait, le taux de mortalité était stable, la population maintenue dans les limites fixées, le tout officiellement, impersonnellement, sans un cri ni une protestation.
Mais c'étaient ceux qu'on aimait que l'État supprimait.
— « Tu n'as pas besoin d'être penché comme ça sur ta montre, » dit son père. « Je peux résoudre ces questions sans que tu sois là, les yeux cloués sur cette montre. »
— « Papa, les examinateurs regarderont leur montre. »
— « Les examinateurs sont les examinateurs, » fit Tom d'une voix cassante. « Tu n'en es pas un. »
— « Papa, j'essaye de t'aider…»
— « Eh bien, aide-moi alors, aide-moi. Ne reste pas à couver cette montre. »
— « C'est toi qui passe le test, Papa, pas moi, » fit remarquer Leslie, le rouge de la colère lui montant aux joues. « Si…»
— « Eh bien, oui, c'est moi qui passe le test ! » hurla son père avec une rage soudaine. « Vous avez tous fait ce qu'il fallait pour cela, n'est-ce pas ? Vous avez tous fait en sorte que… que…»
Les mots lui manquaient de nouveau. Des pensées furieuses s'accumulaient dans son esprit.
— « Il est inutile de crier, Papa. »
— « Je ne crie pas ! »
— « Papa, les enfants dorment ! » intervint Terry.
— « Qu'est-ce que ça peut me fiche que…» Il s'interrompit et se renversa en arrière dans son fauteuil. Le crayon lui échappa des doigts sans qu'il s'en aperçût et roula sur le dessus de table. Le vieillard frissonnait, sa poitrine efflanquée se soulevant et retombant à un rythme accéléré, ses mains se crispant involontairement sur ses genoux.
— « Veux-tu continuer, Papa ? » demanda Leslie, contenant sa colère et sa nervosité.
— « Je ne demande pas grand-chose, » murmura Tom entre ses dents. « Pas grand-chose dans la vie. »
— « Papa, est-ce que nous continuons ? »
Son père se redressa sur son siège.
— « Si tu en as le temps, » dit-il lentement, d'un ton à la fois fier et indigné, « Si tu en as le temps. »
Leslie regarda ses documents, ses doigts étreignant nerveusement les feuillets brochés. Des questions psychologiques ? Non, il ne pouvait en poser. Comment demander à un père de quatre-vingts ans son opinion sur le problème sexuel ? À un père rigoriste pour qui la remarque la plus innocente était « obscène ».
— « Alors ? » demanda le vieux d'une voix plus forte.
— « Il ne paraît plus rien y avoir, » dit Leslie. « Voici bientôt quatre heures que nous travaillons. »
— « Et toutes ces pages que tu viens de passer ? »
— « La plupart concernent l'examen… d'aptitude physique, Papa. »
Il vit les lèvres de son père se crisper et craignit que le vieillard n'eût quelque chose à dire de nouveau à ce sujet. Mais il se contenta de grommeler : « Comptez toujours sur un ami ! Un joli coco ! »
— « Papa, tu…»
Leslie ne poursuivit pas. Il était inutile de reprendre la discussion. Tom n'ignorait nullement que le Dr. Trask ne pouvait lui délivrer un bulletin de santé pour ce test comme il l'avait fait pour les trois tests précédents.
Leslie savait combien le vieillard était indigné et inquiet par avance d'avoir à se dévêtir et à comparaître devant des médecins qui le palperaient et le tapoteraient de partout et lui poseraient des questions choquantes. Il savait combien Tom craignait le moment où il se rhabillerait tandis que quelqu'un le surveillerait par un trou dans la cloison pour noter sur une fiche la façon dont il passait ses vêtements. Il savait combien il était épouvanté à la pensée que, lorsqu'il déjeunerait à la cantine de l'État vers le milieu de cet examen qui ne durerait pas moins de la journée, des yeux l'épieraient de nouveau pour voir s'il faisait tomber une fourchette ou une cuiller ou s'il renversait un verre d'eau ou laissait dégoutter de la sauce sur sa chemise.
— « On te demandera d'inscrire ton nom et ton adresse, » dit Leslie qui voulait faire oublier a son père l'examen médical et qui savait à quel point Tom était fier de sa belle écriture.
Feignant de s'y prêter de mauvaise grâce, le vieillard prit le crayon et écrivit. Ils vont être bien attrapés, pensa-t-il tout en faisant courir le crayon sur la page d'une main assurée.
Mr. Thomas Parker, 2719 Brighton Street, Blairtown New York.
— « Et la date, » dit Leslie.
Le vieux écrivit : 17 janvier 2003 et une main de glace lui tordit les entrailles. Le test était pour demain.
*
* *
Ils étaient couchés l'un près de l'autre, mais ils ne dormaient pas. Ils s'étaient à peine adressé la parole en se déshabillant et quand Leslie s'était penché pour l'embrasser et lui souhaiter bonne nuit, elle avait murmuré quelque chose qu'il n'avait pas entendu.
Il se retourna vers elle avec un profond soupir. Dans l'obscurité, elle ouvrit les yeux et regarda dans sa direction.
— « Tu dors ? » demanda-t-elle doucement.
— « Non. »
Il ne dit rien de plus. Il attendait qu'elle commençât.
Mais elle ne commençait pas et, après un court instant, ce fut lui qui dit :
— « Voilà… ça y est. Il n'y a plus qu'à attendre. » Il baissa la voix sur les dernières syllabes parce que les mots lui déplaisaient ; ils avaient une résonance ridiculement mélodramatique.
Terry ne répondit pas tout de suite. Puis, comme si elle réfléchissait tout haut, elle dit :
— « Penses-tu qu'il y ait une chance que…»
Leslie se raidit en entendant cette question trop facile à compléter.
— « Non, » dit-il. « Il ne réussira jamais. »
Il entendit Terry faire un bruit de déglutition. Ne le dis pas, pensa-t-il avec ferveur. Ne me dis pas que je répète la même chose depuis quinze ans. Je le sais. Je le disais parce que je pensais que c'était vrai.
Soudain, il regretta de n'avoir pas signé la Demande de Séparation des années auparavant. Ils avaient absolument besoin d'être débarrassés de Tom ; pour le bien de leurs enfants et pour le leur propre. Mais comment exprimer ce besoin par des mots qui ne vous donnent pas le sentiment d'être un assassin ? On ne pouvait pas dire : j'espère que le vieux échouera, j'espère qu'ils vont le tuer. Et pourtant tout ce qu'on pouvait dire d'autre n'était qu'un hypocrite euphémisme parce qu'on ne pensait pas autre chose.
Il se rappelait comment on avait utilisé tous les arguments possibles pour obtenir le vote de la loi par référendum : termes médicaux, graphiques montrant le déclin de la production agricole et l'abaissement du niveau de vie, la menace de famine, la dégradation de la santé. Et tout cela n'était que mensonges. Mensonges flagrants et inutiles, car la loi avait été votée parce que les gens voulaient être tranquilles, parce qu'ils voulaient vivre à leur guise.
— « Et s'il réussissait, Leslie ? » demanda Terry.
Il sentit ses doigts s'enfoncer dans le matelas.
— « Leslie ? »
— « Je ne sais pas, ma chérie, » dit-il.
La voix de sa femme était ferme dans l'obscurité. C'était une voix à bout de patience.
— « Tu devrais savoir, » dit-elle.
Il remua nerveusement la tête sur l'oreiller.
— « Ma chérie, pense à autre chose, » dit-il d'un ton implorant. « Je t'en prie. »
— « Leslie, si jamais il passe ce test, en voilà encore pour cinq ans. Cinq ans, Leslie, As-tu songé à ce que cela signifie ? »
— « Ma chérie, il ne peut pas réussir ce test. »
— « Mais s'il y parvient malgré tout ? »
— « Terry, il n'a pas su répondre aux trois quarts des questions que je lui ai posées ce soir. Il n'entend presque plus, sa vue est mauvaise, son cœur est faible, il a de l'arthrite. » De son poing, Leslie martelait désespérément le lit. « Il ne sera même pas admis à l'examen médical, » dit-il, se crispant sous l'effet de la haine qu'il éprouvait pour lui-même à convaincre sa femme que Tom était condamné d'avance.
Si seulement il avait pu oublier le passé et voir en son père l'homme qu'il était maintenant : un vieillard inutile et radoteur qui gâchait leur vie. Mais il était difficile d'oublier combien il avait aimé et respecté son père, difficile d'oublier les randonnées dans la campagne, les parties de pêche, les longues conversations le soir et toutes les choses que son père et lui avaient partagées.
C'était pour cela qu'il n'avait jamais eu le courage de signer la demande. Il aurait pourtant été simple de remplir la formule, autrement plus simple que d'attendre les tests renouvelés tous les cinq ans. Mais cela n'eût signifié rien de moins que mettre d'un trait de plume un terme à la vie de son père, en demandant au gouvernement de se défaire de celui-ci comme d'un déchet. Il n'avait jamais pu s'y résigner.
Et pourtant, son père avait maintenant quatre-vingts ans et malgré leur éducation morale, malgré les principes chrétiens qui leur avaient été inculqués toute leur vie, Terry et lui avaient une crainte terrible que le vieux Tom fût admis à son test et vive cinq ans de plus avec eux… cinq ans de plus à fureter dans la maison, à donner aux enfants des ordres contradictoires à ceux de leurs parents, à briser les objets, à vouloir aider, mais sans réussir à faire autre chose que gêner, et à faire de la vie un supplice parce qu'il faudrait continuellement se retenir de le malmener.
— « Tu devrais bien dormir, » lui dit Terry.
Il essaya, mais ce fut en vain, il restait couché sur le dos, les yeux grands ouverts dans le noir. Il cherchait une solution, mais il ne trouvait rien.
*
* *
Le réveil sonna à six heures. Leslie n'avait pas besoin de se lever avant huit heures, mais il voulut dire au revoir à son père. Il sortit du lit et s'habilla sans bruit pour ne pas réveiller Terry.
Elle se réveilla néanmoins et le regarda sans lever la tête de sur son oreiller. Au bout d'un moment, elle se souleva sur un coude et le considéra d'un air endormi.
— « Je vais me lever pour te préparer ton petit déjeuner, » dit-elle.
— « Pas la peine, » dit Leslie. « Reste au lit. »
— « Tu ne veux pas que je me lève ? »
— « Ne te tourmente pas, ma chérie, » dit-il. « Je veux que tu te reposes. »
Elle se laissa retomber dans le lit et se retourna pour que Leslie ne vît pas son visage. Elle ne comprenait pas pourquoi elle pleurait en silence. Était-ce parce qu'il ne voulait pas qu'elle vît son père ou était-ce à cause du test ? Mais elle ne pouvait retenir ses larmes. Elle ne put que se raidir dans le lit jusqu'à ce que la porte de la chambre se fût refermée.
Alors ses épaules furent secouées d'un tremblement et un sanglot emporta la barrière qu'elle avait dressée en elle-même.
La porte de la chambre de son père était ouverte quand Leslie passa devant. Il regarda à l'intérieur et vit Tom assis sur son lit, le buste penché pour lacer ses chaussures noires. Il vit les doigts noueux trembler en manipulant les lacets.
— « Tout va bien, Papa ? » s'enquit-il.
Surpris, son père leva les yeux.
— « Que fais-tu déjà levé à cette heure ? »
— « J'ai pensé que je prendrais bien le petit déjeuner avec toi, » répondit Leslie.
Un moment, ils s'entre-regardèrent en silence. Puis son père se pencha de nouveau sur ses chaussures.
— « Ce n'est pas nécessaire, » dit-il.
— « Eh bien, je vais toujours déjeuner, en tout cas, » dit-il, et il tourna les talons pour ne pas avoir à discuter plus longtemps avec son père.
— « Oh… Leslie. »
Leslie se retourna.
— « J'espère que tu n'as pas oublié de laisser cette montre ici, » dit son père. « Je veux la porter au bijoutier aujourd'hui pour qu'il y mette un bon verre, un verre qui ne se cassera pas. »
— « Ce n'est qu'une vieille montre, Papa, » dit Leslie. « Elle ne vaut pas cinq cents. »
Son père hocha la tête et balaya l'objection d'un geste de la main. « Peu importe, » fit-il lentement. « Je veux le faire. »
— « C'est entendu, Papa. Je te la mettrai sur la table de la cuisine. »
Son père le regarda longuement d'un air vague, puis, comme s'il eût obéi à une impulsion plutôt qu'exécuté un acte conscient un instant retardé, il se remit à lacer ses chaussures.
Leslie observa un moment ses cheveux gris et ses doigts maigres et tremblants. Puis il s'éloigna.
La montre était encore sur la table de la salle à manger. Leslie la prit et la porta sur celle de la cuisine. Le vieillard avait dû concentrer son esprit sur cette montre pendant toute la nuit. Sinon il n'aurait jamais pu s'en souvenir.
Il mit de l'eau dans le réservoir sphérique de la cafetière et pressa les boutons de réglage pour obtenir deux portions d'œufs au bacon. Puis il emplit deux verres de jus d'orange et se mit à table.
Un quart d'heure plus tard environ, son père descendit. Il avait revêtu son costume bleu marine ; ses chaussures étaient consciencieusement cirées, ses ongles faits, ses cheveux brossés, peignés et lissés. Jamais il n'avait paru si soigné et si vieux. Il alla regarder dans la cafetière.
— « Assieds-toi, Papa, » dit Leslie. « Je vais te servir. »
— « Je ne suis pas impotent, » dit son père, « Reste où tu es. »
Leslie parvint à lui faire un sourire.
— « Je vais nous mettre en train des œufs au bacon, » dit-il.
— « Pas faim, » répliqua son père.
— « Tu auras besoin d'avoir un bon déjeuner dans le corps, Papa. »
— « Je n'ai jamais mangé grand-chose le matin, » dit son père avec raideur, toujours tourné vers le réchaud. « Je n'en suis pas partisan. Ce n'est pas bon pour l'estomac. »
Leslie ferma les yeux un moment et une expression d'impuissance et de découragement passa sur son visage. Pourquoi ai-je pris la peine de me lever ? se demanda-t-il avec un sentiment de défaite. Nous ne faisons que nous chamailler.
Non. Il sentit sa volonté se tendre. Non, sa mort serait un soulagement.
— « Tu as bien dormi, Papa ? » demanda-t-il.
— « Bien sûr que j'ai bien dormi, » répondit le vieillard. « Je dors toujours bien. Très bien. Tu croyais peut-être que je ne dormirais pas parce qu'il faut que j'aille passer ce…»
Il s'interrompit et se tourna vers Leslie d'un air accusateur. « Où est cette montre ? » demanda-t-il impérieusement.
Leslie poussa un soupir de lassitude et tendit la montre. Son père s'approcha d'une démarche saccadée, la lui prit des mains et la considéra un instant en plissant ses lèvres sèches.
— « De la camelote, » dit-il. « De la pure camelote ! » Il la mit soigneusement dans la poche de son veston. « Tu auras un bon verre, » murmura-t-il. « Un verre qui ne cassera pas. »
Leslie acquiesça de la tête.
— « Ce sera parfait, Papa. »
Le café était prêt et le vieux Tom en versa une tasse pour chacun. Leslie se leva et éteignit le gril automatique. Lui non plus n'avait pas envie d'œufs au bacon à présent.
Il était assis face au visage sévère de son père. Il sentait le café chaud lui descendre péniblement dans la gorge. Le café avait mauvais goût, mais rien au monde, il en avait la certitude, n'aurait pu lui sembler bon ce matin.
— « À quelle heure faut-il que tu y sois, Papa ? » demanda-t-il pour rompre le silence.
— « Neuf heures, » répondit Tom.
— « Alors, c'est vrai, tu ne veux pas que je t'y conduise avec la voiture ? »
— « Non, non, » dit son père comme s'il parlait patiemment à un enfant insupportable et têtu. « Le métro est bien bon pour moi. Il m'y amènera largement à temps. »
— « C'est bon, Papa, » dit Leslie, qui se mit à contempler son café. Il aurait dû pouvoir dire quelque chose, mais il ne trouvait rien à dire. Le silence pesa sur eux pendant de longues minutes tandis que Tom buvait son café noir à petites gorgées, lentement et méthodiquement.
Leslie s'humectait nerveusement les lèvres et en cachait le tremblement derrière sa tasse. Parler, pensait-il, parler sans discontinuer – de voitures, de transport par métro et d'horaires d'examens – alors que, pendant tout ce temps, ils savaient l'un comme l'autre que la condamnation à mort pouvait être pour le jour même.
Il regretta de s'être levé. Mieux eût valu s'éveiller pour s'apercevoir simplement du départ de son père. Il eût souhaité que les choses se passent de cette façon… Il eût souhaité pouvoir se lever un de ces matins et trouver la chambre de son père vide – ses deux costumes disparus, ses chaussures noires disparues, ses vêtements de travail aussi, et ses mouchoirs, ses chaussettes, ses fixe-chaussettes, ses bretelles, son nécessaire pour se raser – toutes ces preuves muettes d'une vie disparue.
Mais les choses ne se passeraient pas ainsi. Quand Tom aurait échoué à son test, plusieurs semaines s'écouleraient ayant que parvienne la convocation finale et encore environ une semaine avant le jour indiqué dans cette convocation. Ce serait l'horrible et longue attente pendant laquelle on emballerait les affaires dont on voulait se débarrasser ou faire cadeau. Ce serait la longue suite de repas pris ensemble, de conversations gênées, puis un dernier dîner, un long voyage jusqu'au centre gouvernemental, la montée dans un ascenseur bourdonnant, et enfin…
Dieu du ciel !
Il s'aperçut qu'il tremblait comme une feuille et craignit de se mettre à pleurer.
Il redressa la tête avec une expression de stupeur lorsque son père se leva.
— « Je vais partir maintenant, » dit Tom.
Leslie jeta un regard sur la pendule murale.
— « Mais il n'est que sept heures moins le quart, » dit-il d'une voix tragique, « Il ne faut pas si longtemps pour…»
— « J'aime être à l'heure, » dit fermement son père. « J'ai toujours détesté arriver en retard. »
— « Mais mon Dieu, Papa, il ne faut pas plus d'une heure pour aller en ville, » dit-il, éprouvant une terrible sensation de vide dans la région de l'estomac.
Son père secoua la tête et Leslie comprit qu'il n'avait pas entendu.
— « Il est encore trop tôt, Papa, » dit-il d'une voix forte et qui tremblait légèrement.
— « Ça ne fait rien, » dit son père.
— « Mais tu n'as rien mangé. »
— « Je ne mange jamais beaucoup le matin, » répliqua Tom. « Ce n'est pas bon pour…»
Leslie n'entendit pas le reste… les phrases sur l'habitude de toute une vie, le petit déjeuner copieux qu'on a trop de mal à digérer et toutes les autres affirmations de son père. Il sentit une frayeur insurmontable l'assaillir en vagues furieuses et il eût voulu se lever pour se jeter au cou de son père et lui dire de ne pas se tourmenter pour le test parce que cela n'avait pas d'importance, parce qu'ils l'aimaient et qu'ils le garderaient avec eux et prendraient soin de lui.
Mais il ne le put pas. Il resta assis, paralysé par la peur, les yeux levés sur son père. Il ne put même pas articuler un mot quand celui-ci franchit la porte de la cuisine et que, d'une voix qu'il eut toutes les peines du monde à rendre calme et indifférente, il eut dit simplement :
« À ce soir, Leslie. »
La porte se referma et l'air qui effleura les joues de Leslie le glaça jusqu'au cœur.
Il se leva d'un bond en poussant un grognement de détresse et traversa la cuisine comme une flèche. Il poussa le battant et aperçut son père qui avait presque atteint la porte d'entrée.
— « Papa ! »
Tom s'arrêta et se retourna, surpris, tandis que Leslie s'approchait en entendant résonner ses pas dans sa tête… un, deux, trois, quatre, cinq.
Il s'arrêta devant son père et parvint à lui faire un pâle sourire.
— « Bonne chance, Papa, » dit-il. « À ce soir. » Il avait été sur le point de dire : « Je fais des vœux pour ton succès, » mais il ne le put pas.
Son père fit un signe d'acquiescement, un seul signe, bref et discret, comme lorsqu'on s'approuve entre gens bien élevés.
— « Merci, » dit-il enfin, et il tourna les talons.
Quand la porte se fut refermée, Leslie eut l'impression qu'elle était soudain devenue un mur impénétrable par où son père ne pourrait jamais plus repasser.
Il alla à la fenêtre et regarda le vieil homme descendre lentement l'allée et tourner à gauche dans la rue. Il le vit se redresser, rejeter en arrière ses épaules maigres et s'enfoncer d'un pas alerte dans le matin gris.
Leslie crut d'abord qu'il pleuvait. Mais il comprit aussitôt que le voile humide qui lui troublait la vue n'était pas sur les vitres.
*
* *
Il se sentit incapable d'aller travailler. Il téléphona qu'il était malade et resta à la maison. Terry prépara les enfants pour l'école et, quand ils eurent pris leur petit déjeuner, Leslie l'aida à débarrasser la table et mit les tasses dans la machine à laver la vaisselle.
Terry ne dit rien en voyant qu'il restait à la maison. Elle faisait comme si sa présence auprès d'elle un jour de semaine eût été chose normale.
Il passa la matinée et l'après-midi à bricoler dans son atelier, où il entreprit sept projets différents et les abandonna successivement parce que n'y trouvant plus d'intérêt.
Vers cinq heures, il revint à la cuisine pour boire une bouteille de bière tandis que Terry préparait le dîner. Il ne dit rien à sa femme. Il alla dans le living-room qu'il se mit à arpenter, ne s'interrompant que pour regarder par la fenêtre le ciel couvert de nuages.
— « Je me demande où il est, » dit-il enfin quand il eut regagné la cuisine.
— « Il rentrera, » dit-elle. Il se dressa, croyant entendre du dégoût dans sa voix. Puis il se détendit en se rendant compte que ce n'était qu'un effet de son imagination.
Il était cinq heures quarante quand il se rhabilla après avoir pris une douche, les enfants venaient de rentrer de jouer et ils prirent tous place à table pour dîner. Leslie remarqua un couvert pour son père et se demanda si Terry l'avait mis par habitude.
Il ne put rien manger. Il coupait sa viande en morceaux de plus en plus petits et écrasait du beurre sur sa pomme de terre rôtie sans rien porter à sa bouche.
— « Qu'y a-t-il ? » demanda-t-il comme Jim s'adressait à lui.
— « Papa, si grand-père ne réussit pas son test, on lui donne un mois, n'est-ce pas ? »
Leslie sentit les muscles de son estomac se nouer quand il regarda son fils aîné. Donne un mois, n'est-ce pas ? – la fin de la question de Jim continuait de lui marteler le cerveau.
— « De quoi parles-tu ? » demanda-t-il.
— « Mon livre d'instruction Civique dit qu'on donne aux vieux un mois à vivre quand ils n'ont pas réussi leur test. C'est bien ça, pas vrai ? »
— « Non, » intervint Tommy. « La grand-mère d'Harry Senker a reçu sa lettre au bout de deux semaines seulement. »
— « Comment le sais-tu ? » demanda Jim à son frère qui avait neuf ans « Est-ce que tu l'as vue ? »
— « Ça suffit, » dit Leslie.
— « Pas eu besoin de la voir ! » déclara Tommy. « Harry m'a dit que…»
— « Ça suffit, j'ai dit ! »
Les deux garçons regardèrent leur père dont le visage avait pâli.
— « Ne parlons pas de ça, » dit-il.
— « Mais qu'est-ce que…»
— « Jimmy ! » fit Terry d'un air impératif.
Jimmy regarda sa mère un instant, puis ramena son attention sur son assiette et le repas se poursuivit en silence.
La mort de leur grand-père ne les affecte pas, pensa amèrement Leslie – pas du tout. Il avala sa salive et essaya de détendre ses muscles raidis. Après tout, pourquoi devrait-elle les toucher d'une façon quelconque ? se dit-il. Ils ont bien le temps de se tourmenter. Pourquoi leur imposer de participer à ce deuil. Leur tour viendra bien assez tôt.
Quand la porte d'entrée s'ouvrit et se referma à six heures dix, Leslie se leva de table si brusquement qu'il renversa un verre vide.
— « Non, Leslie ! » s'écria Terry, et Leslie comprit aussitôt qu'elle avait raison. Son père n'aimerait pas le voir se précipiter à sa rencontre pour le presser de questions.
Il se laissa retomber comme une masse sur sa chaise et, le cœur battant, contempla la nourriture qu'il avait à peine touchée. Comme il empoignait sa fourchette avec des doigts raides, il entendit le vieillard traverser la salle à manger et commencer à monter l'escalier. Il regarda Terry dont la gorge se contracta.
Il ne pouvait pas manger. Il restait là, la respiration courte, triturant ses aliments du bout de sa fourchette. En haut, il entendit se refermer la porte de la chambre de son père.
Terry était en train de mettre la tarte sur la table quand Leslie balbutia une excuse et se leva.
Il était au pied de l'escalier lorsque la porte de la cuisine s'ouvrit derrière lui. « Leslie, » fit Terry d'une voix pressante.
Il resta sur place sans dire un mot tandis qu'elle venait à lui.
— « Ne vaut-il pas mieux le laisser tranquille ? » demanda-t-elle.
« Mais, ma chérie, je…»
— « Leslie, s'il avait réussi son test, il serait venu nous le dire à la cuisine. »
— « Ma chérie, il ne saurait pas si…»
— « S'il avait réussi, il le saurait. Les deux dernières fois, il nous a annoncé le résultat. S'il avait réussi, il aurait…»
Elle s'interrompit et frissonna en voyant la façon dont il la regardait. Dans le silence lourd, elle entendit la pluie fouetter soudain les vitres.
Ils échangèrent un long regard, puis Leslie dit : « Je monte. »
— « Leslie, » murmura-t-elle.
— « Je ne dirai rien qui puisse le frapper, » dit-il. « Je vais…»
Ils se regardèrent encore un moment, puis il fit demi-tour et monta les marches du pas d'un homme éreinté. Terry le suivit des yeux, la tristesse et l'impuissance se reflétant sur son visage.
Leslie resta une bonne minute devant la porte fermée, rassemblant son courage. Je ne lui causerai pas d'émotion, se dit-il. Non.
Il frappa doucement, se demandant, en cet instant même, s'il ne commettait pas une faute. Peut-être ferais-je mieux de le laisser tranquille, songea-t-il tristement.
À travers la porte, il devina qu'on bougeait sur le lit, puis il entendit le bruit que firent les pieds de son père en touchant le plancher.
— « Qui est-ce ? » demanda Tom.
Leslie prit une profonde bouffée d'air.
— « C'est moi, Papa, » répondit-il.
— « Que veux-tu ? »
— « Puis-je te voir ? »
À l'intérieur, le silence.
— « Ma foi…» dit enfin son père sans achever. Leslie l'entendit se lever et marcher dans la pièce. Puis il y eut un bruit de papier froissé et d'un tiroir de bureau soigneusement refermé.
Finalement la porte s'ouvrit.
Tom portait sa vieille robe de chambre rouge par-dessus ses vêtements. Il avait enlevé ses chaussures et mis ses pantoufles.
— « Puis-je entrer, Papa ? » demanda calmement Leslie.
Son père hésita un moment avant de répondre : « Entre, » mais ce n'était pas une invitation. C'était davantage comme s'il eût dit : « C'est ta maison ; je ne peux pas t'empêcher d'entrer dans cette chambre. »
Leslie allait dire à son père qu'il ne voulait pas le déranger, mais il ne le put pas. Il s'avança jusqu'au centre de la moquette où il attendit, immobile.
— « Assieds-toi, » dit son père. Leslie prit place sur la chaise au dossier de laquelle Tom accrochait ses vêtements le soir. Quand il fut assis, son père se laissa tomber sur le lit avec un grognement.
Longtemps ils se regardèrent sans un mot, comme de parfaits étrangers, chacun attendant que l'autre prît là parole. Comment a été le test ? Leslie entendait ces mots répétés dans son esprit. Comment a été le test, comment a été le test ? Il ne parvenait pas à émettre un son. Comment a été…
— « Je suppose que tu veux savoir… ce qui s'est passé, » dit enfin son père, faisant un visible effort pour se dominer.
— « Oui, » dit Leslie. « Je…» Il se reprit. « Oui, » répéta-t-il, et il attendit.
Le vieux Tom considéra le plancher un moment. Puis, soudain, il leva la tête et regarda son fils d'un air de défi.
— « Je n'y suis pas allé, » dit-il.
Leslie eut l'impression que toute sa force venait d'être aspirée dans le plancher. Il restait assis immobile, regardant son père avec des yeux égarés.
— « Je n'avais pas l'intention d'y aller, » reprit aussitôt son père. « Pas l'intention de subir toutes ces imbécillités. Tests physiques, tests mentaux, placer des blocs sur un tableau… Dieu sait quoi ! Je n'avais pas l'intention d'y aller. »
Il s'interrompit et jeta à son fils un regard sombre comme s'il mettait Leslie au défi de dire qu'il avait eu tort.
Mais Leslie restait sans réaction.
Un temps interminable s'écoula et enfin Leslie parvint à ordonner les mots dans sa tête pour demander :
— « Que vas-tu… faire maintenant ? »
— « Ne t'inquiète pas de ça. Ne t'inquiète pas, » dit son père, presque reconnaissant, eût-on dit, de s'entendre poser cette question. « Ne te tourmente pas pour ton père. Ton père est assez grand pour s'occuper de lui. »
Et soudain, Leslie entendit le tiroir du bureau se fermer de nouveau et le bruissement d'un sac en papier. Il se tourna presque vers le bureau pour voir si le sac y était toujours. Il sentit des élancements dans sa tête comme il combattait cette envie.
— « Eh bien… alors, » dit-il avec hésitation, une expression stupide se peignant sur son visage.
— « Ne t'inquiète pas pour l'instant, » répéta son père d'un ton calme, presque bienveillant. « Le problème ne te concerne pas. Tu n'as rien à y voir. »
Mais si ! s'entendait crier Leslie intérieurement. Mais il restait muet. Quelque chose dans le vieillard l'empêchait de parler ; une sorte de force terrible, une dignité farouche à quoi il ne pouvait s'attaquer.
— « Je voudrais me reposer maintenant, » dit Tom, et ces mots firent à Leslie l'effet d'un coup violent au creux de l'estomac. Je voudrais me reposer maintenant. Reposer maintenant… les mots résonnaient dans son esprit comme dans un long tunnel. Reposer maintenant, reposer maintenant…
Il se sentit poussé jusqu'à la porte. Sur le seuil, il se retourna et regarda son père. Au revoir. Mais les mots se refusaient à sortir.
— « Bonne nuit, Leslie, » dit son père avec un sourire.
— « Papa. »
Il sentit la main du vieillard dans la sienne – plus forte, plus ferme que la sienne – qui le calmait, le rassurait. Il sentit la main gauche de son père sur son épaule.
— « Bonne nuit, fiston, » dit son père et, tandis qu'ils se tenaient ainsi l'un près de l'autre, Leslie aperçut, par-dessus l'épaule du vieillard, le sac du drugstore dans le coin de la pièce où il paraissait avoir été jeté une fois chiffonné pour qu'on ne le remarque pas.
Quelques secondes plus tard, il était debout dans le vestibule, écoutant avec terreur le déclic de la serrure à la porte de son père. Il savait que celui-ci ne mettait pas le verrou, mais que néanmoins il ne pouvait pas remonter dans la chambre de son père.
Il resta longtemps à regarder cette porte, en proie à un tremblement irrépressible. Puis il s'éloigna.
Terry l'attendait au pied de l'escalier, le visage exsangue. Elle l'interrogea du regard lorsqu'il fut près d'elle.
— « Il… n'y est pas allé, » fit-il simplement.
Elle exprima son étonnement par un infime bruit de gorge.
— « Mais…»
— « Il est allé au drugstore, » dit Leslie. « J'ai… vu le sac dans le coin de la chambre. Il l'a jeté pour que je ne puisse pas le voir, mais je… l'ai vu. »
Un instant, il sembla qu'elle allait s'élancer dans l'escalier, mais ce n'avait été qu'un mouvement involontaire.
— « Il a dû montrer au pharmacien la lettre de convocation au test, » dit Leslie. « Le… pharmacien a dû lui donner des… pilules. Comme ils font tous. »
Ils restèrent debout en silence dans la salle à manger tandis que la pluie battait les vitres.
— « Qu'allons-nous faire ? » demanda-t-elle, d'une voix à peine perceptible.
— « Rien, » murmura-t-il. Sa gorge remuait convulsivement et chaque aspiration le faisait frissonner intérieurement. « Rien. »
Il retourna à la cuisine la tête vide et sentit le bras de sa femme l'enlacer étroitement comme si elle eût cherché à lui communiquer son amour autrement que par des mots qu'elle ne pouvait prononcer.
Toute la soirée, ils restèrent dans la cuisine. Lorsqu'elle eut mis les enfants au lit, elle revint et ils restèrent assis à boire du café, et à parler tristement à voix basse.
Vers minuit, ils quittèrent la cuisine et, au moment de monter l'escalier, Leslie s'arrêta près de la table de la salle à manger et y trouva sa montre avec un verre tout neuf. Il ne put se décider à la toucher.
Ils montèrent et passèrent devant la porte de la chambre à coucher de Tom. Aucun son ne venait de l'intérieur. Ils se déshabillèrent et se mirent au lit et Terry régla le réveil comme elle le faisait chaque soir. Quelques heures plus tard, ils parvinrent à s'endormir.
Et toute la nuit ce fut le silence dans la chambre du vieillard. Et le lendemain, toujours le silence.
(Traduit par Roger Durand.)